« Le premier jour du reste de votre vie » (Octobre 1980).
Jean Baudrillard, Cool Memories.

Mi-mars 2020. « En raison de la pandémie du Covid-19, l’école est fermée aux étudiant.e.s et au public à compter du lundi 16 mars 2020 pour une durée inconnue ». Mi-juin 2020, les diplômes (DNA & DNSEP) ont lieu. Sur dossier artistique, comme l’on dit. Trois mois de préparation à distance. Les diplômes sont PDF, Spark, Skype, Zoom, Classroom, Meet, WhatsApp, autrement dit Adobe, Microsoft, Google, Facebook. Tâches difficiles chez les enseignant.e.s comme chez les étudiant.e.s, car, apparemment, il n’y avait rien à voir à part des documents partagés, des vidéo et des visio.

À première vue, la visio – entendez l’Internet – a permis à la société de surmonter la crise. Autant que les hôpitaux, l’Internet a évité que le covid_19 ne ressemble à l’épidémie de choléra qui a frappé Paris en 1832. Dans le même temps, la visio a révélé une logique. Grâce à elle, on a pu découvrir l’intérieur des habitations, participer à des moments familiaux sans y avoir été invité ou découvrir la capacité de chacun.e à se mettre en scène. La visio a objectivé le fait que le monde des données n’a pas de frontière, que l’espace privé est devenu une illusion, que le web est un théâtre global partagé entre le comique et le tragique.

De ce point de vue, le covid_19 est la continuation de l’archivisation du monde par d’autres moyens. Autrement dit, le coronavirus SARS_cov_2 a permis de massifier le processus d’enregistrement des vies humaines comme jamais. L’écart entre notre propre mémoire – notre propre durée – et les mémoires vives et mortes de nos machines s’est encore resserré. On comprend dans le même temps que la webcamextimité et le selfie n’ont jamais été des actes volontaires. Un virus au service des industries numériques, peut-être. À moins que ces mêmes industries ne soient elles-mêmes au service d’une logique interne, historique et souterraine, des média techniques.

Le 23 juin les résultats sont proclamés. Les projets des étudiant.e.s sont là, conséquents, pensés, argumentés. Mais il manque quelque chose. L’ÉSAD Orléans est une école d’art et de design. Après le confinement, on a senti un besoin d’air, de créer un appel d’œuvres. À partir du 18 septembre, les jeunes designers se reconfinent, à l’ÉSAD cette fois, dans notre galerie, pour déconfiner les œuvres absentes en juin. Chaque jour, pendant 24 heures, un.e designer visuel / graphique et un.e designer objet / espace se partagent la galerie, chacun.e dans leur chambre, invitant le public à découvrir leur travail, l’œuvre et son processus. Il est aujourd’hui devenu évident que ce qui se voit est visible de deux façons. Dans l’espace tangible et sur Internet. Toute la question est désormais de saisir le jeu qui s’établit entre les deux visions, c’est-à-dire entre les deux mémoires.

Emmanuel Guez, août 2020.