Aux étudiantes et aux étudiants de l’ÉSAD Orléans

20 ans. L’âge où l’on se construit un destin. Alors que chaque nouvelle du jour rattrape un peu plus les meilleurs romans de science-fiction, on s’imagine de nouvelles possibilités d’agir. Demain voleront des voitures sans pilote, les occidentaux mangeront des insectes ou de la viande synthétique, les premiers convois de colons s’installeront sur la lune ou sur mars… Parallèlement, aujourd’hui, nos esprits sont occupés par le réchauffement climatique, les crises politiques, sociales et culturelles, des virus mortels, le big brother des big data, les robots et les intelligences artificielles et bientôt 10 milliards de consommateurs d’oxygène, d’eau, de nourriture, d’énergie… Il y a aussi des mots qui circulent : anthropocène, terrorisme, guerre… Comme s’il y avait urgence à refaire le monde.

Comme réponse, l’ÉSAD Orléans s’affirme comme une fabrique d’art et de design ancrée sur les enjeux écologiques, politiques, numériques et technologiques. Elle est ce lieu où, pour refaire le monde, l’on se forme en apprenant non seulement à regarder et à comprendre mais aussi à co-créer avec les autres et les machines grâce auxquelles se fabriquent aujourd’hui les objets, les images et les textes.

« Refaire le monde », c’est d’abord disposer de toutes les clefs pour saisir ce qui nous saisit, à savoir le monde actuel traversé par les enjeux technologiques, numériques, politiques et écologiques. C’est à ce prix que vous pourrez, munis d’antennes, vous situer et créer avec lucidité. « Refaire le monde » est l’expression d’un regard critique, comme capacité à agir et à juger juste. Apprendre à juger juste, ce qui se fait, ce qui se dit, non seulement en art, en design, mais aussi dans toutes les autres activités humaines, en se dotant de méthodes solides, rigoureuses et exigeantes.

« Refaire le monde » c’est se montrer soucieux. L’ÉSAD Orléans est le lieu où se fabrique un design soucieux de l’écologie, qui s’attache à la vie future des humains dans leur environnement naturel et technique…
Un design soucieux de la gouvernance qui dessine au présent la vie commune, l’espace public et les biens communs ainsi que les modes d’organisation et les droits humains qui sont aujourd’hui bousculés par l’Internet, les données massives, l’intelligence artificielle, la blockchain…
Un design soucieux de l’archive interrogeant l’archivisation (ou numérisation) du monde par les média techniques (aujourd’hui numériques), qui façonnent la culture depuis le 19e siècle en enregistrant, stockant et traitant les données de l’existence tout entière des humains, leur visage, leur corps, leurs mots et sons, leurs faits et gestes, leur vie sociale.
Un design soucieux de l’invention qui cherche à dégager comment les rêves humains en viennent à transformer notre environnement, ce qui revient à se confronter aux études du futur et à la science-fiction (littérature, film, jeu vidéo)…

« Refaire le monde », c’est ensuite orienter son regard vers l’histoire de l’art et du design, vers le connu et le célèbre, mais aussi l’obsolète et l’oublié. « Refaire le monde », c’est refaire sans complexe ce qui a déjà été fait, mais autrement. C’est aussi poser la question de ce qui doit rester et doit être oublié. « Refaire le monde », c’est également mettre entre parenthèse une vision excessivement centrée sur l’Occident, le masculin, l’universel, voire sur l’être humain lui-même, qui se veut maître et possesseur de la nature et de ses propres machines. « Refaire le monde » exige encore de descendre dans les couches cachées de nos déterminations passées et présentes, afin de mieux comprendre nos propres discours et nos machines d’écriture. Dès lors, des histoires alternatives font surface. Le regard se fait ici archéologique.

« Refaire le monde », enfin, c’est faire en sorte que le monde à venir soit meilleur que le précédent. C’est d’abord résister à l’idée que tout, dans le monde, est déjà joué, et c’est ensuite entrevoir ce que le « vaisseau spatial Terre », selon le mot de Buckminster Fuller, adviendra. Il n’y a qu’un but et ce but est le futur, même quand on pense qu’il n’y en a pas. « Refaire le monde » ne relève ni de la divination ni de la prospective, c’est, en artiste et designer, formuler des scenarii, inventer des formes – c’est-à-dire des objets, des scènes, des images, des textes, c’est savoir dessiner les spatialités et temporalités à venir. Le regard devient alors futurographique.

Informés, cultivés, polymathes, initiés à la recherche, capables de travailler en collectif ou en collaboration, en interaction constante avec ce qui vous entoure, vous, étudiantes et étudiants de l’ÉSAD Orléans, ainsi que vos projets, vous faites notre fierté.

Emmanuel Guez, directeur général, octobre 2019.